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Henri-François Bourguignon dit Gravelot

Paris, 1699 - 1773

 

Le Départ pour la guerre, scène d’opéra, vers 1770

 

Plume et encre de Chine, aquarelle

150 x 260 mm

 

 

Fils d’un maître tailleur d’habit parisien et frère cadet du célèbre géographe du même nom, Hubert Bourguignon abandonne rapidement ses études commencées au Collège des Quatre-Nations pour le dessin. Son départ pour l’Italie, dans la suite de l’ambassadeur de France à Rome n’ira pas au-delà de Lyon. A son retour à Paris, il ne s’occupe que de théâtre, pièces et comédies ; son existence dissolue conduit son père à le confier au chevalier de la Rochalard qui partait pour Saint-Domingue dont il était le nouveau gouverneur. En arrivant, il est employé auprès de l’ingénieur Frézier au dessin d’une carte de l’île mais la mauvaise fortune et la maladie le contraignent à revenir à Paris à l’âge de trente ans. Le jeune artiste, qui prend alors le nom de son parrain Gravelot, entre dans l’atelier de Restout, mais ses dispositions naturelles l’orientent plus naturellement vers le dessin et l’illustration. La rude concurrence le pousse à passer à Londres en 1732 où il trouve du travail auprès de Claude Du Bosc pour l’illustration des Cérémonies religieuses de Picard. Il se fait rapidement une réputation de graveur d’illustration et est associé à plusieurs publications importantes dont le Théâtre de Shakespeare en 1743-1744. Dans le même temps, il devient professeur de dessin à la St Martin Lane’s Academy. La réaction antifrançaise pendant la guerre de Succession d’Autriche le contraint à revenir à Paris en 1745 où sa notoriété est déjà établie. Il recevra la commande des illustrations du Décaméron de Boccace en 1757, ou encore dans ses dernières années celle des Œuvres de Voltaire en 1768.

 

S’il a peint, la production principale de Gravelot reste surtout ses nombreuses illustrations de livres – sous forme de vignettes ou d’ornement – très soignées et précises. Les frères Goncourt, qui consacrèrent à l’artiste une place de choix dans leur collection et une monographie dans L’Art du XVIIIe siècle, soulignent la qualité « de petits tableaux » de ces vignettes, « par ces mines de plomb si habilement et si finement caressées sur le dessous chaud d’une première indication de sanguine, par ces esquisses au crayon où les appuiements de plume reprennent, corrigent et resserrent la ligne du mouvement, par ces lavis limpides, pleins de clartés, d’un léger bistre aqueux et où, d’un trait d’encre, le dessinateur grave, d’un style exquis, le contour d’une silhouette merveilleusement dessinées »[1]. Autant d’éléments que nous retrouvons dans notre dessin représentant une scène d’opéra.

 

Gravelot recourt ici à une organisation scénique de l’espace en plaçant différents groupes de personnages dans une galerie où alternent de chaque côté des divinités de l’antiquité (Neptune et Hercule) et des rois de l’autre, typique décor d’opéra. Au centre, sur un emmarchement surmonté d’un dais, une jeune femme et un homme sont encadrés par la Justice et la Prudence ; le premier plan est occupé par deux militaires discutant vivement, tandis qu’une matrone vêtue de noir, dans la plus grande agitation, est retenue par une femme. Des soldats contemplent la scène dont l’expression vive des personnages semble annoncer un déroulement tragique. On connaît le goût de l’artiste pour ces œuvres achevées dont il donne ici un brillant exemple, n’oubliant aucun détail, des écailles des bronzes des portes aux plumets des personnages. La palette est soignée et subtile, rendant la brillance et la nuance des marbres rouge, le satiné noir ou le rose tendre des robes. L’usage habile de la réserve du papier et d’un bleu clair achève quant à lui de donner une grande luminosité à la scène.

 

Notre dessin peut être daté de la fin de la carrière de l’artiste, vers 1765-1770, par le biais des costumes représentés sur notre dessin. En effet, à cette date, on assiste à un regain d’intérêt pour l’art du règne de Louis XIV et notamment pour son art du spectacle. Les costumes de scènes, l’une des spécialités de Jean Bérain, étaient bien connus par le biais de l’estampe et des artistes comme Louis-René Boquet, s’en inspirent alors pour la création des costumes. Nous pouvons ainsi comparer les costumes portés par les chanteurs de notre dessin avec les costumes de la reprise de Castor et Pollux de Rameau en janvier 1772 à l’Opéra[2].

 

Nous remercions M. Jérôme de La Gorce qui nous a aimablement fourni des éléments précieux pour la rédaction de cette notice.

 


[1] E. et J. de Goncourt, L’Art du XVIIIe siècle, Paris, 1882, tome II, p. 274.

[2] Dessin de Jean-Louis Fesch, Paris, Bibliothèque-musée de l’Opéra (Musée 348-1) (voir Dans l’atelier des Menus Plaisirs du Roi, spectacles, fêtes et cérémonies aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Archives nationales, 2011, p. 34 et 35).



 
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